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Un vent d’Est se leva, canaille, balayant la cime des arbres d’une rafale mal élevée et brutale. Annouchka fronça le sourcil et réajusta le châle bariolé qui recouvrait ses épaules. Elle retourna vers la maison à pas lents et s’y réfugia en refermant sur elle la belle porte de bois sculpté. À l’intérieur, la pénombre et la douce chaleur émise par le poêle contrastaient agréablement avec la fraîcheur et la luminosité crue de cette matinée d’avril.
Elle se dirigea vers un grand coffre en bois peint et en souleva délicatement le couvercle bombé. Elle extirpa de sa cachette un harnais de cuir rouge, une gibecière ainsi qu’une cape rehaussée d’un capuchon et empila avec satisfaction les trois objets sur un petit trépied. Elle trottina ensuite vers l’autre pièce où elle entreprit de préparer plusieurs encas. Non loin, Joseph dormait profondément, paupières clauses. Sa poitrine soulevait à intervalle régulier le curieux galet posé sur son cœur. Il avait le souffle calme de ceux qui, même entourés de flammes, se savent en sécurité. Non loin de lui, l’ourse gisait, roulée en boule dans le grand fauteuil de bois. Dans son demi-sommeil douloureux, Michka grognait et ronflait avec la discrétion qui caractérise le repos des carnivores amenés à peser un jour plus de deux cents kilos.
En la regardant travailler, enveloppant avec soin des morceaux de pain et de viande séchée dans des pièces de lin blanc, elle aurait pu faire
penser à la mésange architecte ou à l’araignée brodeuse : chaque geste était précis, mesuré et réfléchit. Elle remplit la musette avec les provisions fraîchement préparées, soupesa le
fardeau pour en vérifier le poids et acheva son travail en y rajoutant une gourde et un petit couteau.
Ces préparatifs achevés, Annouchka vint s’assoire à côté du poêle, reprit un ouvrage de broderie laissé de côté et en attendant patiemment l’arrivée de Vétérok et du renard, ses yeux d’oiseau de nuit fixés sur l’ouvrage révélé par les braises incandescentes, elle se remit à broder.
Une demi-heure plus tard, Vétérok s’annonçait à l’entrée de la masure, accompagné d’un vigoureux poney gris dont la crinière épaisse coulait en cascade sur une belle encolure.
Annouchka retrouva l’ourse et l’enfant assoupis dans le grand fauteuil, à l’exacte place où elle les avait laissés. Joseph, écrasé de sommeil,
dormait à poings fermés, tandis que Michka se réveillait peu à peu en se plaignant doucement. Dans la main de l’enfant, le fragment de métal brillait d’un bien curieux éclat. Annouchka le
soustrait des mains du garçon et le glissa dans sa poche. Puis avec délicatesse, elle manipula la patte de l’ourse et observa l’entaille. La plaie suintante ne se refermait pas.
- Je reviens m’occuper de toi, dit-elle à Michka en repoussant légèrement la petite malade, mais pour le moment je dois d’abord m’occuper du sommeil de celui-là.
Elle enlaça Joseph et — chose extraordinaire pour son grand âge, le souleva avec autant
d’aisance que s’il avait pesé moins lourd qu’un oreiller de plumes. Elle le coucha dans un coin de la pièce et le borda avec soin.
- Il faut chasser la fatigue, murmura telle en s’éloignant ; elle revint quelques secondes plus tard avec un galet blanc à la surface duquel s’enroulait une harmonieuse spirale tracée à l’encre noire. Tout en plaçant le galet sur la poitrine de l’enfant, elle se mit à chantonner tout bas :
- Une heure de perdue, quatre heures de gagnées. Ivan épuisé renaîtra, par ce sommeil bien singulier… Une heure de perdue, quatre heures de gagnées. Ivan épuisé renaîtra, par ce sommeil bien singulier… Une heure de perdue…
Annouchka était soucieuse.
Après avoir achevé sa chanson, elle retourna auprès de Michka pour lui donner à manger. La guérison espérée ne s’était pas produite : le corps étranger avait bien été délogé par les massages et l’onguent administré par Joseph, mais la plaie refusait de cicatriser. La vieille femme fit appel à sa mémoire ; en 105 ans, pareille déconvenue ne lui était jamais arrivée : ses potions avaient toujours eu l’effet escompté… Si la blessure ne cicatrisait pas, c’est que quelque chose s’opposait au pouvoir régénérant de son remède.
Elle fouilla dans sa poche pour examiner le
morceau de métal. De forme triangulaire, il ne mesurait que quelques centimètres et luisait, sombre et inquiétant, dans la paume de la vieille dame.
- Un métal enchanté, je le crains, pensa t’elle.
Annouchka sorti de la maisonnette et lança un appel bref à l’aide d’un minuscule sifflet d’agent dégagé des
plis de sa robe. Quelques secondes s’écoulèrent et le renard roux qui, la veille, avait entraîné Joseph loin de son pensionnat, sorti de sous un buisson. La mine enjouée, il vint retrouver Annouchka et s’assit à ses pieds.
-
Agagneuk, petite flamme, j’aurai bien besoin de toi lui dit-elle en lui grattant l’oreille. Cours, va chercher Vétérok et ramène-le moi.
Aussitôt dit, aussitôt obéie : le renard se releva d’un bond et disparut dans les taillis.
S’il y a quelque chose que Joseph n’aime pas, c’est bien les murs gris du pensionnat où il réside.
Mais avec une imagination débridée, une solide paire de chaussures et l’appui d’étranges alliés, qui sait jusqu’où on peut aller ?
Une histoire illustrée à suivre, pour les enfants à partir de dix ans.