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A peine Joseph eût-il fermé les yeux que de curieuses images se bousculèrent sous ses paupières closes. Une gigantesque silhouette brune se pencha sur lui : elle lui confia d'une voix grave un long discours mélodieux aux accents doux et incompréhensible dans un dialecte inconnu; puis il  se vit cheminant, ses poches se remplissant à chaque pas de galets blancs, avalant les kilomètres et engrangeant les cailloux à en faire se rompre les coutures de sa veste. Les images s'enchaînèrent, apaisantes,  jusqu'à ce qu'au-delà du sommeil, l'enfant perçoive les rayons du soleil décliner, le ramenant doucement à la réalité.

Joseph s'éveilla avec le souvenir confus d'un oiseau sombre le survolant, interposant ses ailes entre lui et le reste du monde à la manière un large bouclier noir.

 

Le garçon  sursauta, à présent complètement réveillé. Tout lui revint en mémoire : le renard, la course à travers champs,  l'incompréhensible envie de dormir qui l'avait saisi... Une angoisse l'étreignit : depuis combien de temps avait-il quitté les murs du pensionnat ? Les cours avaient dû reprendre et on avait à coup sûr signalé son absence ! Joseph se lança dans une course aussi éperdue qu'inutile pour rattraper le temps perdu, traversant le champs en sens inverse comme s'il avait un démon à ses trousses.

 

De retour dans la cour de l'établissement, hors d'haleine, il leva les yeux avec crainte vers la grande horloge pour contempler l'étendue du désastre et se figea, frappé de stupeur : les deux austères aiguilles n'indiquaient que…12:39. Joseph fronça le sourcil : 12:39, cela signifiait que seules 24 petites minutes s'étaient écoulées depuis le début du premier service pendant lequel il avait mangé… Il regarda autour de lui : au loin quelques élèves ayant quitté le réfectoire s’égaillaient à l’ombre des platanes, tandis que le gros des troupes finissait son repas. Il était impensable qu’en si peu de temps il ait eu le temps de manger, poursuivre un renard, s’endormir comme une pierre au pied d’un ruisseau et regagner l’école !

 

 

Dépassé par le caractère extraordinaire des évènements, Joseph préféra repousser à plus tard toute tentative d'explication et alla se réfugier dans sa salle de classe. Là, tranquillisé par le silence qui régnait dans cet univers familier, il attendit patiemment la reprise des cours en tentant d'occulter ce qui lui revenait des bribes du curieux rêve qui l’avait visité.

 

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C’est alors que brusquement, l’éclair roux qu’il avait surpris une première fois à travers les vitres du réfectoire attira de nouveau son attention : immobile sous le taillis qui jouxtait la grille d’entrée de la cour, le renard observait Joseph.

Lorsque ses deux yeux noirs eurent  accroché le regard du garçon, il se retourna lentement et quitta le buisson à petits pas.

 

Que faire ? Le suivre ? Rester ? Joseph balaya la cour d’un regard circulaire : personne. Sans hésiter plus longtemps, il ouvrit furtivement la grille et se lança aux trousses du téméraire. Dos courbé, le cœur battant, le garçon longea le mur d’enceinte de la pension. Devant lui, à quelques dizaines de mètres, le renard le précédait en prenant soin de s’arrêter de temps en temps pour ne pas distancer son poursuivant. « Drôle d’histoire ! » murmura Joseph, « drôle d’histoire… ». En face d’eux s’étendait à présent le champs en jachère des Marcelin.  Le renard trottait vite, les pieds de Joseph accéléraient leur cadence, la petite flamme rousse devant lui prenait  de plus en plus de vitesse. Voilà qu’il galopait maintenant.

« Attend-moi ! ». Le renard fit volte-face, se plaqua au sol dans une attitude enjouée, se releva d’un bond et poursuivi sa course avec des sauts de cabris. Autour d’eux l’air était doux et chaud : on était en Avril. Joseph vit qu’ils avaient traversés presque tout le champ, laissant loin derrière eux les murs du pensionnat. Le renard changea de cap et s’engagea dans un petit vallon verdoyant. Tout proche, on entendait le clapotis d’un cour d’eau. «  La Miroitante  » pensa Joseph. Saisi par la fraîcheur du lieu il ralenti, essoufflé, fit quelques pas jusqu’au ruisseau et s’arrêta. Face à lui, le renard planta une dernière fois son regard dans celui du garçon, lui souris et disparut.

 

Seul, tour à tour surpris puis accablé par cette disparition soudaine, Joseph s’assit au pied d’un taillis, las, les pieds ankylosés et les épaules lourdes. Une fatigue anormale s’empara de lui et tendis qu’il tentait de luter contre l'étrange sommeil qui voilait ses sens, il vit le sourire du renard danser devant ses yeux. Une minute plus tard, le jeune garçon s’endormait lourdement sous un regard invisible, bienveillant et protecteur.

 

 

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Dans le réfectoire du pensionnat, invisible au milieu de la multitude d’enfants qui s’égaillaient autour de lui, Joseph fendait la foule.

Du pas tranquille que dicte l'habitude, le jeune garçon prit place tout contre la fenêtre, à l’extrémité d’un des interminables bancs qui organisaient l’espace. Autour de lui, des grappes d'élèves s’attablaient dans un désordre organisé sous l’œil attentif des surveillants.

Ici, quand on avait faim, on avait toujours tors de se servir après les autres : aussi, lorsque la cantinière arriva, déposant un large plat sur la table, c’est avec la promptitude des réflexes acquits de longue date qu’il se saisit de la louche.  Dehors, un renard passa furtivement sous un taillis dans un éclair roux et Joseph, heureux et surprit, laissa une seconde son geste en suspend.

- Hé bien alors, décide-toi !  C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?

Le jeune garçon posa un œil clair sur le camarade rugueux qui l'avait interpellé et se servi une assiette de lentilles. La parenthèse envoûtante s’était refermée et lorsque la corbeille de pain arriva sur la table, dans le même élan que tout ses camarades il s’empara du premier morceau disponible en bousculant sans ménagement ses rivaux d’un coup d’épaule.

La suite du déjeuner se déroula pour lui dans le silence et pendant son repas monacal, Joseph s’absorba dans la contemplation distraite de toutes les surprises que l’extérieur, au-delà de la vitre, lui réserverait peut-être. Autour de lui, les murs raisonnaient du cliquetis des couverts et du grincement des chaises; à la ronde,  le vacarme des conversations densifiait l'atmosphère, la rendant étouffante, comme opaque. Tout ici était triste, dur et sans attrait. Du haut de ses dix ans, Joseph ne couvait qu’un grand rêve, aussi délicieux qu’inaccessible : partir, quitter ce morne pensionnat dans lequel on avait crû bon de l’inscrire il y a maintenant quatre ans et laisser derrière lui ces murs gris et ces condisciples détestables.

Son repas achevé il sortit en pressant le pas, se posta sous l'un des platanes chétifs qui jalonnaient la cour de l'établissement et attendit, plein d’espoir. Après quelques secondes de patience, un nuage d'ailes bruissantes annonça l'arrivée de ceux qu’il attendait. Son visage s’éclaira et Joseph distribua consciencieusement aux moineaux son pain acquit de haute lutte.

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Présentation

S’il y a quelque chose que Joseph n’aime pas, c’est bien les murs gris du pensionnat où il réside.

Mais avec une imagination débridée, une solide paire de chaussures et l’appui d’étranges alliés, qui sait jusqu’où on peut aller ?

Une histoire illustrée à suivre, pour les enfants à partir de dix ans.

 

 

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