[1] Joseph

Publié le par zverouchka

Dans le réfectoire du pensionnat, invisible au milieu de la multitude d’enfants qui s’égaillaient autour de lui, Joseph fendait la foule.

Du pas tranquille que dicte l'habitude, le jeune garçon prit place tout contre la fenêtre, à l’extrémité d’un des interminables bancs qui organisaient l’espace. Autour de lui, des grappes d'élèves s’attablaient dans un désordre organisé sous l’œil attentif des surveillants.

Ici, quand on avait faim, on avait toujours tors de se servir après les autres : aussi, lorsque la cantinière arriva, déposant un large plat sur la table, c’est avec la promptitude des réflexes acquits de longue date qu’il se saisit de la louche.  Dehors, un renard passa furtivement sous un taillis dans un éclair roux et Joseph, heureux et surprit, laissa une seconde son geste en suspend.

- Hé bien alors, décide-toi !  C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?

Le jeune garçon posa un œil clair sur le camarade rugueux qui l'avait interpellé et se servi une assiette de lentilles. La parenthèse envoûtante s’était refermée et lorsque la corbeille de pain arriva sur la table, dans le même élan que tout ses camarades il s’empara du premier morceau disponible en bousculant sans ménagement ses rivaux d’un coup d’épaule.

La suite du déjeuner se déroula pour lui dans le silence et pendant son repas monacal, Joseph s’absorba dans la contemplation distraite de toutes les surprises que l’extérieur, au-delà de la vitre, lui réserverait peut-être. Autour de lui, les murs raisonnaient du cliquetis des couverts et du grincement des chaises; à la ronde,  le vacarme des conversations densifiait l'atmosphère, la rendant étouffante, comme opaque. Tout ici était triste, dur et sans attrait. Du haut de ses dix ans, Joseph ne couvait qu’un grand rêve, aussi délicieux qu’inaccessible : partir, quitter ce morne pensionnat dans lequel on avait crû bon de l’inscrire il y a maintenant quatre ans et laisser derrière lui ces murs gris et ces condisciples détestables.

Son repas achevé il sortit en pressant le pas, se posta sous l'un des platanes chétifs qui jalonnaient la cour de l'établissement et attendit, plein d’espoir. Après quelques secondes de patience, un nuage d'ailes bruissantes annonça l'arrivée de ceux qu’il attendait. Son visage s’éclaira et Joseph distribua consciencieusement aux moineaux son pain acquit de haute lutte.

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