[10] Michka

Publié le par zverouchka

Le jeune garçon déposa la bougie et l’assiette de nourriture sur le guéridon qui jouxtait la couche de la petite malade et se pencha prudemment sur elle. Au-dessus du drap, dépassaient quelques cheveux roux, courts et drus. Étrange chevelure pour une petite fille… La silhouette dessinée par les contours du drap, il s’en rendait compte à présent, était elle aussi bien singulière : petite, extraordinairement ronde et trapue… « Michka doit avoir une grande tendresse pour les gâteaux » pensa Joseph.

Il approcha sa main du drap avec lenteur, s’en saisi et découvrit délicatement la tête de l’enfant. La bougie qui éclairait faiblement la couche révéla au garçon un spectacle étonnant. Son geste fut arrêté par la surprise et sa main, figée, ne sut pendant quelques secondes ce qu’il convenait de faire : sur le matelas de laine, gisait une toute petite oursonne rousse à la patte gauche soigneusement empaquetée sous un épais pansement. Elle ouvrit sur lui un œil brillant de fièvre et toisa l’intrus d’un air bougon.

 

- Bonsoir Michka, murmura Joseph avec émotion. « Je ne pensais pas… » il la contemplait avec ravissement, tout heureux de pouvoir détailler un si bel animal « je ne pensais vraiment pas avoir à faire à quelqu’un comme toi ! »

L’ourse bailla et tourna un museau intéressé vers l’écuelle de soupe qui trônait à côté. Joseph retira tout à fait le drap qui recouvrait la couche et y enroula l’animal qui se laissa manipuler, mollement. Il souleva Michka, la cala contre sa hanche comme il avait appris à le faire lorsqu’il lui était arrivé de garder César et Clément, les jeunes fils de la boulangère et saisi l’écuelle de soupe.

Ainsi chargé, tel un équilibriste, il s’installa dans un grand fauteuil de bois qui craquât sous leur poids. Puis, comme le lui avait demandé la vielle dame, il entreprit de nourrir consciencieusement Michka, cuillerée après cuillerée, avec une maladresse touchante que contrebalançait une grande application. Mais donner la becquée à une ourse, si mignonne fût-elle, n’avait rien d’une sinécure et la petite Michka, dont la gourmandise naturelle était refrénée par une trop grande faiblesse, se lassa rapidement de la bouillie proposée par Joseph. À la cinquième bouchée, elle détourna la tête. Le jeune garçon eut beau approcher la cuillère de soupe du petit museau et encourager l’ourse à voix basse, rien n’y fit.

- Il faut être patient, dit Annouchka en se dirigeant vers eux. « Dans une demi-heure… » elle retourna un gros sablier pour illustrer ses paroles « nous ferons à nouveau tiédir la bouillie et nous réessaierons ».

Elle prit le récipient des mains de Joseph. « Es-tu bien installé, Ivan ? » Les paupières lourdes de sommeil, le garçon opina de la tête.

- Bien. Dit la vielle dame. Elle parti déposer l’assiette dans l’autre pièce et revint chargée du seau d’eau qu’ils avaient transporté depuis la fontaine, d’un carré de grosse toile et d’un petit pot d’argent finement ouvragé.

Sur la poitrine de l’enfant, l’ourse s’était endormie.

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